Le Beau en Peinture

La peinture et le Beau

 

Introduction

 

 

La première idée qui nous vient quand on veut caractériser l’art, et donc la peinture, c’est que c’est beau.

 

Si je vous demande de peindre un homme, vous allez surement essayer de le faire le plus réaliste et le plus possible. Cela ne viendrait pas à l’idée de le faire le plus moche, le plus déformé possible.

 

Et pourtant en regardant les tableaux nous constatons qu’ils ne sont pas tous beaux. Là je ne parle pas de beau par rapport à la subjectivité de notre gout.

 

Il y a des tableaux qui ont pour but d’être horrible soit en choisissant un sujet qui répugne soit en déformant le réel jusqu’à le transformer en monstruosité.

 

Nous allons savoir si la peinture a pour but de faire du beau.

 

Cependant, nous n’y répondrons pas à partir de théories philosophiques mais à partir de principes artistiques.

 

L’idée du beau en peinture étant tellement vaste, j’aurais mis des mois à la traiter ; et ce serait plus le thème d’un livre que d’un article.

Mais je me suis servi de ce sujet pour vous présenter certains textes, et certaines conceptions artistiques.

 

J’ai donc sélection des notions qui me paraissent intéressantes et je les ai résumées.

 

I) La peinture c’est fait pour être beau

 

 

De nos jours la peinture est vue comme un art qui sert à produire du beau.

 

Nous allons donc comprendre comment la peinture crée cette beauté.

 

 

1) La Belle Nature

 

 

Pour la Renaissance et la peinture du XVIIIe siècle, la peinture doit imiter la nature pour créer du beau.

 

« L’essence et la définition de la peinture est l’imitation des objets visibles par le moyen de la forme et des couleurs. Il faut donc conclure, que plus la peinture imite fortement et fidèlement la nature, plus elle nous conduit rapidement et directement vers la fin qui est de séduire nos yeux ».

Roger de Piles, Cours de peinture par principe (Disponible sur Google Books)

 

Ce lien entre représentation de la nature et le beau était déjà présent au XVe siècle avec Alberti.

Pour lui l’artiste « s’attache non seulement à la ressemblance des choses mais d’abord à la beauté même ». (De la peinture, également disponible sur Google Books).

 

C’est d’ailleurs cette imitation fidèle qui fait que nous ressentons du plaisir même s’il y a de l’horreur dans le tableau. Nous pouvons très bien regarder une scène de guerre où des morts sont représentés sans tourner de l’œil. C’est ce qu’explique Aristote dans la Poétique. (On avait dit pas de philosophe !)

 

 

décollation de Jean Baptiste

Décollation de Jean Baptiste, Pierre, musée Calvet, Avignon

Nous voyons un corps sans vie, et une tête détachée bien visible et pourtant on supporte la vision

 

 

Mais la nature qui sert de modèle n’est pas celle que nous voyons. Le modèle c’est la belle nature, c’est-à-dire une nature dont les imperfections ont été supprimées, une nature idéale.

 

Comment fait-on pour parvenir à cette belle nature ?

 

Il faut réunir plusieurs espèces de ce qu’on veut représenter, et grâce au bon goût choisir la plus belle partie de chacune pour ensuite les unir avec cohérence.

 

L’exemple qui revient le plus souvent pour illustrer cela est celui de Zeuxis, un peintre grec antique, qui devait représenter Hélène, la plus belle femme du monde.

Pour créer la beauté parfaite, il a rassemblé un grand nombre de femmes. Il a trouvé les plus beaux bras chez l’une, les plus beaux yeux chez l’autre, etc. Il a donc peint la plus belle partie de chaque femme et les a unifiées de manière à créer un corps harmonieux.

 

 

hélène evelyne de Morgan

Hélène, Evelyne de Morgan, De Morgan Center, Londres

 

Le fait que cet exemple soit souvent cité n’est pas un hasard.

De nombreux peintres ont pris les Grecs comme exemple car ceux-ci été parvenus à représenter la belle nature à la perfection.

C’est également pour cela que les jeunes peintres commençaient par étudier ces modèles afin d’acquérir le bon goût, la qualité nécessaire pour choisir les plus belles parties.

Mais pour qu’un tableau soit beau il ne suffit pas de savoir représenter un objet. Encore faut-il réussir à l’associer aux autres éléments.

 

L’association de tous les éléments du tableau dans le but de créer un tout harmonieux est ce qui s’appelle la Composition.

 

Au XVe siècle, Alberti donne sa définition de la beauté :

« La beauté consiste dans une harmonie et dans un accord des parties avec le tout, conformément à des déterminations de nombre, de proportionnalité et d’ordre, telles que l’exige l’harmonie, c’est-à-dire la loi absolue et souveraine de la nature »

Pour lui, une peinture doit donc être aussi harmonieuse que l’est la nature pour pouvoir être belle.

Il ne s’agit donc pas d’une définition abstraite comme on peut en trouver chez les philosophes.

Alberti, penseur mais aussi artiste, explique une notion qui doit être mise en pratique. Il dit à la fois d’où vient le beau, de l’harmonie, et comment en créer, en s’appliquant à faire une composition naturelle.

 

2) Le canon

 

 

Il s’agit d’un élément de la belle nature puisqu’il correspond à l’embellissement de l’homme (et de la femme), mais j’ai voulu le traiter à part car la recherche du canon montre vraiment que le but de la peinture est de faire du beau.

Le canon correspond aux proportions qu’un homme parfait devrait avoir. Sa beauté correspond à l’harmonie de chaque partie avec le tout. Chaque élément du corps correspond donc à une fraction de la hauteur totale.

Le premier à avoir conçu ce modèle d’homme parfait est Polyclète, un des plus grands sculpteurs grecs.

 

 

polyclète

Statue de Polyctète.
Le corps entier fait 7 fois la taille de la tête

 

Mais plein d’autres repensèrent le canon. Par exemple, un siècle plus tard encore un Grec, Lysippe, redéfinit les proportions que l’homme doit avoir.

 

 

lysippe

Statue de Lysippe.
Il représente l’homme plus svelte que Polyclète.
Le corps = 8 fois la tête

 

Les ouvrages des artistes n’utilisent pas le terme de « canon » mais celui de « proportion » ou de « juste proportion » pour être exacte.

Ces modèles étant des statues, on pourrait croire qu’ils ne sont utiles qu’à la sculpture.

Mais ce n’est pas le cas. Le peintre doit aussi s’inspirer des proportions pour créer des hommes parfaits.

Celui qui exprime le plus clairement le lien entre les statues antiques et la peinture par l’apprentissage, c’est encore une fois Roger de Piles.

Il rappelle qu’aucun homme ne se ressemble, qu’il n’y a pas deux personnes qui aient exactement les mêmes proportions. Cependant, il y a une manière de rendre ces proportions justes et agréables (à l’œil). Pour ça il faut regarder l’antique.

 

Les statues antiques sont donc « les sources où les peintres doivent puiser la beauté ».

C’est ensuite avec la couleur, la répartition de la lumière et des ombres que le modèle de marbre devient une figure naturelle.

 

 

II Le but de la peinture n’est pas le beau

 

 

Mais cette vision purement esthétique de la peinture est réductrice. Certes elle sert à montrer du beau mais ce n’est pas sa seule fonction et ce n’est pas tout le temps le cas.

 

 

1) La beauté symbole de pouvoir

 

 

Dans des musées comme celui du Louvre, ou dans la chapelle Sixtine, des peintures recouvrent les plafonds. Certes elles sont belles, mais les commanditaires n’ont pas dépensé des fortunes par pur amour de l’art et de la beauté. C’est avant tout la puissance politique et économique qui est montrée par la grandeur artistique.

Donc c’est beau mais ça sert d’abord à dire « Bonjour, regardez comme on est trop fort ».

 

 

Palais des Medicis, Florence

Palais des Medicis, Florence

 

 

2) Le beau, un objectif bien secondaire

 

 

Puis la beauté n’est pas toujours le but.

Dans la peinture abstraite elle n’a plus d’importance. Elle n’est pas obligée de montrer du beau mais elle doit transmettre des émotions aux spectateurs.

 

image brillante kandinsky

Image brillante, Kandinsky, Guggenheim Museum, New York

 

Dans son livre Du Spirituel dans l’art, Kandinsky, répète tout le long que la peinture est le pain dont a besoin notre âme, qu’elle doit produire de l’effet sur le spectateur. Ils donnent également des conseils pour y parvenir.

 

Si vous voulez voir ou revoir l’article sur ce livre : c’est par ici.

L’analyse d’un de ses tableaux, l’Arc Noir : c’est par là.

 

 

3) L’expression de l’artiste prime sur la beauté.

 

 

Le but de la peinture n’est pas toujours d’être belle et de plaire.

 

Au long du XVIIIe siècle, la bourgeoisie se développe. Pour montrer qu’il s’agit d’une classe sociale aussi importante que la noblesse, elle achète de l’art. Avec celle-ci s’ouvre un marché libéral. La clientèle est plus variée et l’artiste peut désormais faire ce qu’il veut.

 

Il n’a plus à se soumettre aux exigences d’un commanditaire.

 

En étant indépendant, le peintre peut désormais représenter ce qu’il souhaite ; et il peut se servir de sa liberté pour exprimer ses émotions.

 

Pour cela il n’hésite pas à transformer le réel, en le rendant parfois cauchemardesque, comme le fit Munch avec le Cri. Il a mis de côté le beau pour exprimer son désarroi, son angoisse.

 

Nous le voyons avec Guernica de Picasso. Le but de l’œuvre n’était pas d’être belle mais de choquer. C’est justement parce qu’elle est particulière, qu’elle échappe aux conceptions esthétiques, qu’elle attire le regard et permet de voir le message du peintre. Ce tableau sert à dénoncer ce qu’il s’est passé.

La peinture devient ainsi un art engagé.

 

Et que dire de peintures qui ont pour but de montrer l’horreur ?

 

 

Francis Bacon

  

Il transforme le réel en horreur. Tous les visages qu’il peint sont déformés. Ces tableaux expriment des idées de vide, d’enferment, de désespoirs.

 

autoportrait Francis Bacon

Autoportrait, Francis Bacon, collection privée

 

Pape Innocent X Francis Bacon

Pape Innocent X, Francis Bacon, Des Moines Art Center, Des Moines (aux Etats-Unis)

Goya, Saturne dévorant un de ses fils

 

Saturne dévorant un de ses enfants Goya

Saturne dévorant un de ses enfants, Goya, Musée du Prado, Madrid

 

Saturne ressemble à un monstre terrifiant. Il y a du sang. La tête vient de se faire arracher et il va encore déchiqueter une autre partie. Ses mains s’enfoncent dans la chair de son dos. L’enfant nous ait présentés, il est au centre du tableau, devant le père, mais on ne peut rien faire pour lui.

 

Le tableau représente l’horreur psychologique puisqu’il s’agit d’un père qui dévore son enfant, mais aussi physique comme nous venons de le voir.

 

 

Zdzisław Beksiński

 

Toutes ces peintures sont terrifiantes, même si pour lui elles sont optimistes voire humoristes.

Il s’agit d’œuvres sombres, macabres, représentant la mort et l’Enfer.

Elles sont d’ailleurs inspirées de ses cauchemars.

 

 

Zdzislaw beksinski

 

Zdzislaw beksinski

Odilon Redon

 

Et un petit dernier pour la route, parce que l’horreur ça change de d’habitude et ça fascine.

 

Il a pris des éléments réels et les a déformés pour créer des représentations fantastiques, liés à son imagination. Mais ces éléments ont été transformés en quelque chose pire.

 

Odile Redon

 

l'araignée qui pleure odile redon

L’araignée qui pleure, Odile Redon

Conclusion

 

Quand la peinture produit du beau ce n’est pas toujours son but premier.

 

De la Renaissance au XVIIIe siècle, les œuvres étaient faites sur demande. Les commanditaires se servaient des artistes pour montrer leur puissance, leur réussite sociale, et ces derniers les faisaient pour gagner de l’argent.

Cela ne change pas que le but est de produire du beau, mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas la seule finalité.

 

La peinture n’a pas obligatoirement pour but de créer du beau

 

Au Moyen-âge, la peinture avait essentiellement un but religieux. Elle servait soit à faire mémoriser des événements religieux au peuple, soit à le convaincre de se convertir.

 

La peinture abstraite a pour but de provoquer des émotions chez le spectateur et l’expressionisme montre l’intériorité de l’artiste.

 

Le beau devient alors très secondaire. Le paroxysme de cette affirmation se trouve dans la peinture qui présente de l’horreur.

 

Le but purement esthétique de la peinture vient de son mode d’exposition dans les musées, dans de beaux cadres, avec de belles lumières. L’œuvre est alors présentée comme si elle se suffisait à elle-même, ce qui nous fait oublier les raisons de sa production.

 

Donc quand nous sommes devant une œuvre d’art, il ne faut pas juste dire « c’est beau » ou « c’est moche », il faut l’analyser, voire se documenter, pour comprendre les intentions de l’artiste.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *