Abbé Du Bos Réflexions critiques sur la peinture

Abbé Du Bos Réflexions critiques sur la poésie et la peinture

 

 

Introduction

 

 

Pourquoi s’intéresser à l’Abbé du Bos ?

 

Avant celui-ci, les écrits sur la peinture provenaient de peintres. Ils étaient composés de chapitres qui détaillaient chaque fois un point technique. Il y avait donc un chapitre sur le dessin, un autre sur la couleur, un autre sur la composition, un autre sur l’imitation etc….

 

Puis, les seules personnes considérées comme aptes à juger les peintures étaient les membres de l’Académie royale de peinture.

 

Ainsi, bien que les expositions soient publiques, le milieu de la peinture restait fermé.

Les Académiciens exposaient leurs œuvres et c’est encore eux qui les commentaient.

 

L’abbé du Bos a révolutionné ces deux choses.

 

D’abord, c’est le premier à écrire sur la peinture sans être peintre.

 

Puis, c’est le premier à s’intéresser au public. Il affirme que celui-ci peut également juger les tableaux.

 

Enfin, sa méthode pour évaluer un tableau est elle-même révolutionnaire. Il ne faut pas juger à partir des éléments techniques mais par rapport à l’effet que l’œuvre nous procure.

 

Rentrons un peu plus dans le détail.

 

I Qui peut juger un tableau

 

 

1) Les gens du métier VS le public

 

 

Si on pose la question « Qui peut juger un tableau », la réponse appropriée semble être les experts, les critiques.

Mais il n’y a pas que les connaisseurs, «  les gens du métier ».

 

L’Abbé du Bos fait apparaitre une personne jusqu’alors ignorée en peinture, le public, en expliquant qu’il est apte à juger une œuvre.

 

Il va même plus loin en disant que « plus on est ignorant en poésie et en peinture, plus on est en état de juger sainement des poèmes et des tableaux ».

Ce qui signifie que le public peut juger un tableau bien mieux qu’un expert.

 

Puis, non seulement le public peut évaluer une œuvre, mais en plus c’est son avis qui importe.

l’Abbé du Bos explique que bien souvent les gens du métier sont cassés par la voix du public.  C’est elle qui fait « la destinée des ouvrages ». Si une œuvre est appréciée uniquement par un groupe restreint de connaisseurs, il ne passera jamais pour un bel ouvrage, et les connaisseurs devront avouer qu’ils se sont trompés.

 

(Petite parenthèse : Il y a là une idée intéressante. La reconnaissance d’une oeuvre vient de l’avis général et non pas de ce qu’elle est réellement. Si la Joconde n’avait intéressé personne elle serait donc considérée comme une peinture médiocre.)

 

Même si c’est l’avis du public qui compte, les décisions des connaisseurs ont quand même plusieurs conséquences :

– S’ils font des commentaires négatifs sur des ouvrages estimés du public, ceux-ci finiront par être connus, mais leur succès sera retardé.

 

– Par leur critique, ils peuvent dissuader beaucoup de monde de s’intéresser à telle peinture ou tel peintre.

 

– Ils créent des préjugés en donnant leur avis sur une œuvre que personne ne connaît encore. Ils peuvent par exemple montrer qu’une chose considérée comme excellente, est en fait bien médiocre comparée à telle autre. Il faut alors du temps pour comparer les deux et savoir qui a raison.

 

Mais ces préjugés se répandent surtout parce que les personnes qui parlent d’un tableau préfèrent passer par l’avis des gens du métier. Leur jugement serait plus légitime puisqu’ils auraient plus de connaissances que les autres.

 

Mais nous nous référons également à leurs avis par vanité.

Si nous suivons l’avis de quelqu’un qui n’a pas d’expérience, cela revient à considérer qu’il a plus d’esprit que nous. Nous rendons ainsi hommage à son discernement naturel.

Mais écouter le connaisseur, c’est se fier à l’expérience et rendre hommage à l’art.

 

– Le public peut être touché par une œuvre, mais les connaisseurs peuvent le persuader du contraire en montrant tous ses défauts et en expliquant qu’elle aurait pu être mieux faite.

 

Le public est alors convaincu que l’artiste est médiocre et on ne peut pas dire le contraire sans passer pour un idiot.

 

Mais le sentiment étant toujours ce qui importe, au bout d’un moment certains diront que l’artiste est bon, alors de plus en plus de monde répètera cet avis et les autres artistes finiront par l’admettre.

 

Les connaisseurs font souvent de mauvaises critiques avant de se ranger du côté du public qui apprécie l’ouvrage. Quand Racine faisait ses Tragédies, elles étaient aimées par le public, mais pas par les gens du métier. Il a fallu du temps avant que leur avis change.

Si l’auteur prend cet exemple, et d’autres encore se rapportant à la poésie, il explique que pour la peinture c’est la même chose.

 

 

Faut-il lapider les gens du métier ?

 

A la manière dont l’Abbé en parle, on dirait qu’il ne faut en aucun cas prendre en compte leurs avis. Ils seraient inutiles, voire pire, ils serviraient uniquement à nous induire en erreur.

 

Mais l’abbé nuance ses propos en montrant que dans le cas de la peinture, le public a raison d’écouter ces personnes.

 

Pour juger un tableau, la beauté de l’exécution est importante. Quelqu’un qui ne connait rien au technique de la peinture, peut dire qu’un tableau est beau, mais il ne peut pas juger de son mérite. Il n’est pas en mesure de comparer deux artistes sur le plan technique.

 

Ainsi la réputation d’un peintre par rapport à sa réussite du clair-obscur ou à l’utilisation des couleurs dépend de l’avis des connaisseurs.

 

 

 

2) Le public = tout le monde ?

 

 

Quand l’Abbé du Bos parle de public, ça ne veut pas dire tout le monde. Le public ne veut pas dire n’importe qui. Celui-ci ne comprend pas le « bas peuple » (il s’agit de ses termes).

 

Il correspond à des «  personnes qui ont acquis des lumières », c’est-à-dire à des gens cultivés. Il n’y a que ce public là qui peut juger les œuvres.

 

Le public dont il parle correspond à des gens qui ont acquis le goût de comparaison.

 

 

Mais qu’est-ce que le goût de comparaison ?

 

Il s’agit d’un procédé qui se fait inconsciemment. Toutes les peintures que nous voyons se gravent en nous. Quand nous regardons un nouveau tableau, nous le comparons alors avec ce que nous avons vus auparavant, ce qui nous permet de juger le degré de perfection atteint par le peintre.

 

Quand on met deux tableaux l’un à côté de l’autre, leur mérite saute aux yeux. Là c’est la même chose sauf que le tableau devant nos yeux est comparé à un tableau qui se trouve en nous et dont on se souvient.

 

Mais ce ne sont pas pour autant des experts. S’ils étaient experts, ils jugeraient par « principe », c’est-à-dire en ne voyant que la technique. L’ignorance du mécanisme est ce qui leur permet d’être touchés.

 

Ils s’y connaissent donc suffisamment pour apprécier les finesses de l’artiste, mais pas suffisamment pour pouvoir être touché par l’œuvre.

 

 

 

II La meilleur méthode pour juger un tableau

 

 

 

Mais qu’est-ce qui distingue le jugement du « public » des « gens du métier » ?

C’est la différence de moyen utilisé pour juger.

 

Le public juge par le « sentiment », « par le goût naturel perfectionné par les comparaisons et l’expérience »

Les connaisseurs jugent par la raison, l’analyse.

 

 

1) La raison

 

 

L’analyse des gens du métier repose sur des raisonnements scientifiques.

Leur méthode consiste « à poser des principes généraux » et à tirer « de ces principes une chaine de conclusions ». Mais selon l’Abbé du Bos, cette méthode est trop souvent source d’erreurs.

 

La plupart des gens du métier jugent mal pour trois raisons :

– Leur sensibilité est usée.

– Ils jugent de tout par la raison, l’analyse.

– Ils ont une préférence pour un composant de la peinture. Certains vont préférer le dessin, d’autres la couleur, etc…

 

 

2) Le sentiment

 

 

Le public ne doit pas écouter les gens du métier.

 

Il peut apprécier une œuvre à sa juste valeur pour deux raisons : parce qu’il est désintéressé et parce qu’il juge avec ses sentiments.

Dans le public, il peut y avoir des personnes proches du peintre mais ils ne sont pas assez nombreux pour influencer l’avis général.

 

Mais quel est ce sentiment dont il parle ?

Il s’agit d’un mouvement intérieur qu’on ne peut pas expliquer. L’abbé le caractérise comme un sixième sens.

Le sentiment est dans tous les hommes, mais comme nous n’avons pas tous la même vue, ni la même ouie, nous n’avons pas tous le sentiment également parfait.

Certains l’ont meilleur que d’autres par nature, d’autres parce qu’ils en font plus souvent usage, donc par l’expérience.

Mais tous les hommes finissent par être d’accord sur la valeur d’une oeuvre. Pour certains cela prend un petit peu plus de temps.

Celui qui voit mal se range du côté de celui qui voit bien, mais dès que l’objet apparait à sa vue, ils deviennent du même avis.

Si tous les hommes ne sont pas d’accord c’est parce qu’ils ne se limitent pas à dire ce qu’ils ressentent, à décrire leur impression. Dès qu’ils veulent décider par « principe », ils finissent par s’embrouiller et leur jugement se trouble.

 

 

 

3) Synthèse sur la raison et le sentiment

 

 

Le sentiment est ce qui permet de dire si une œuvre est bonne ou non.

 

Par contre les méthodes des « gens du métier », c’est-à-dire la discussion et l’analyse, servent à comprendre pourquoi un ouvrage plait ou non.

 

La raison doit donc être soumise au sentiment.

 

Le sentiment domine la raison car c’est le premier qui se manifeste. Quand un tableau est devant nous, la première chose que nous faisons c’est le regarder. Le sens de la vue est donc le premier à agir. Une fois qu’on voit, l’objet fait son effet, on rit, on pleure, on s’attache avant même que notre raison est eu le temps de l’examiner.

 

Nous n’avons donc même pas encore pensé à faire l’examen du tableau que déjà notre sentiment nous dit ce qu’il en est.

 

Le jugement se fait par le sentiment et non pas par la connaissance. C’est pour cela qu’il n’est pas nécessaire d’être expert pour pouvoir juger.

 

Pour éclaircir sa pensée, l’auteur rapproche l’art pictural de l’art culinaire.

 

Si on goute un ragout on peut dire s’il est bon ou non. Il ne nous viendrait pas à l’idée de le décider à partir de la connaissance des propriétés et des doses de chaque ingrédient. Sans rien connaitre en cuisine, nous pouvons donc dire si un ragout est réussi. Le sentiment est ce qui sert à juger.

 

Il prend aussi l’exemple de la chirurgie. Après une opération, un patient peut dire s’il a mal ou non, et les médecins ne peuvent pas dire qu’il a tort parce qu’il n’y connait rien en anatomie.

 

Il en est de même pour les tableaux.

 

« Tous les hommes qui ne sont pas stupides » doivent donc sentir l’effet d’un beau tableau. Les artistes n’ont pas le droit de le nier sous prétexte que la personne ne connait pas leur art.

 

Et plus un tableau nous touche plus il est bon.

 

L’ignorant en art ne peut pas dire pourquoi un tableau est mauvais ni relever les fautes, mais il peut juger l’impression que fait un ouvrage sur lui.

 

La méthode consiste à sentir puis à raisonner ensuite à partir de ce qu’on a ressenti.

 

 

Mais cette méthode est élaborée pour juger la peinture qui repose sur l’imitation de la nature :

« Il est en nous un sens destiné pour juger du mérite de ces ouvrages, qui consiste en l’imitation des objets touchant dans la nature. »

 

 

Conclusion

 

J’ai voulu parlé de l’Abbé du Bos pour enfin montrer quelqu’un qui affirme que le monde de l’art n’est pas réservé à une élite.

 

Ses propos permettent de relativiser. Ce n’est pas parce que je n’ai pas fait des études d’art, que je ne maîtrise pas tous les termes techniques, que je ne pas donner mon avis.

 

Je peux très bien ressentir des émotions devant un tableau et dire ce que je ressens même si j’ignore les raisons.

 

Pour bien ressentir, il faut acquérir le goût de comparaison.

Mais on n’est plus dans la France du XVIIIe siècle, où toutes les œuvres sont conservées à Paris dans des lieux fermés.

 

Maintenant avec internet c’est facile. Des centaines d’œuvres et d’analyses sont accessibles.

 

Et si vous ne savez pas par où commencer, vous pouvez lire les articles de ce blog   🙂

 

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